Archives mensuelles : octobre 2013

Une épopée spéléo en Haïti à suivre sur Futura Sciences

Futura Sciences suit l’expédition sur son site www.futura-sciences.com

Retrouvez sur notre blog les articles publiés.

Les premières conclusions de l’expédition

Les spéléologues de l’expédition Anba Macaya ont quitté Haïti et le massif karstique qu’ils ont parcouru dans les trois dimensions pour en découvrir le réseau de grottes et de cours d’eau souterrain. Bilan : 95 gouffres explorés, trois rivières souterraines et des résurgences inconnues. Un regret : les spéléologues n’ont pas découvert la grande rivière espérée. En contact avec Futura-Sciences, les membres de l’équipe vous ont fait vivre leur aventure.

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Pascal Orchampt découvre le gouffre Perdu, un aven borgne de 30 m de profondeur – Photo: Olivier Testa

Les spéléologues dans les verticales souterraines

Les avancées de l’exploration après 4 semaines sur le terrain.

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Les secrets des grottes Haitiennes

Matthieu Thomas, géologue, nous explique la structure de ce grand massif karstique que l’érosion a trépané, arasant la partie supérieure et découvrant ainsi de profondes cavités creusées dans le calcaire par les eaux souterraines. A visionner ici: http://www.futura-sciences.com/magazines/terre/infos/actu/d/geologie-exclu-video-anba-macaya2-secrets-grottes-haitiennes-49430/

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Une épopée spéléo en Haiti

Durant six semaines, l’équipe de l’expédition intitulée « Anba Macaya, verticales souterraines », va explorer un réseau inconnu de grottes et de rivières souterraines en Haïti. L’enjeu est géologique, géographique, économique et humain, dans une région peu explorée, riche d’une forêt primaire d’altitude.

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De l’eau pour tous les jours à Formon

Les élèves de la classe de CM1 de Madame Rodrigues étudient depuis la rentrée le cycle de l’eau urbaine. Au cours de leur aventure, les coéquipiers d’Anba Macaya cherchent à atteindre la résurgence par l’intérieur, en suivant le parcours de l’eau. Cet article présente aux élèves comment l’eau parvient aux habitants du Parc Macaya, et quels sont les enjeux liés à son transport et son stockage.

Où trouve-t-on l’eau ?
Dans le Parc de Macaya, l’eau ne sort pas du robinet, comme nous en avons l’habitude à la maison, chez nous en France, dans la cuisine, les toilettes ou la salle de bains.
Les Haïtiens, en particulier dans les campagnes et les mornes, c’est à dire les montagnes, doivent parfois marcher sur de longues distances pour atteindre une source, et pouvoir ramener chez eux l’eau nécessaire à la cuisson des aliments, pour laver la vaisselle ou simplement pour boire. Nous rencontrons fréquemment dans nos randonnés pour trouver les grottes, des adultes ou des enfants avec un bidon d’eau à la main ou sur la tête, comme les choses sont traditionnellement transportées ici.

Les réseaux de canalisation de l’eau ne sont pas répandus partout dans le pays. Ils impliquent des travaux qui prennent du temps et qui sont coûteux. Cependant, à Formon, la petite communauté de montagne où l’équipe a installé son camp de base, un réseau de canalisation existe. Le réseau est constitué d’un captage, d’un petit réservoir qui permet la chloration et de robinets communautaires appelés Bornes-Fontaines. En fin de parcours, des bornes fontaines sont mises à la disposition des familles, à quatre endroits différents près des principaux chemins qui parcourent le village.

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Des bacs de récupération de l’eau de pluie qui ruisselle sur les toits sont parfois installés chez les familles les plus aisées. La pratique n’est pas généralisée, et la saisonnalité des pluies permet juste un accès périodique à cette ressource en eau à domicile. En effet, c’est seulement au cours de la saison des pluies, pendant la période cyclonique, que ce système de récupération de l’eau est utile, soit de Juillet à Décembre.

Comment l’eau est-elle conservée ?
Dans les maisons, des grands tonneaux de plastique noir, des drums sont placés, en général dans la salle de bains.

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L’eau récupérée à la borne est versée dedans, et l’on y puise selon les besoins pour les différents usages à la maison. Ce sont la taille des drums ainsi que l’utilisation de l’eau qui déterminent le nombre de voyages quotidiens vers la borne. L’eau de la borne est traitée pour éviter la propagation du choléra. Cette maladie est présente dans le pays depuis 2010.

Les bidons utilisés pour le transport de l’eau, ainsi que la manière dont elle est stockée parfois pendant plusieurs jours peut faciliter la prolifération de bactéries, germes ou parasites. Les membres de l’équipe ont donc choisi de donner un traitement supplémentaire à l’eau, pour s’assurer de son innocuité sur leur santé.
Nous avons installé un système de filtration céramique qui permet un niveau de filtration de l’ordre de 0,2 microns.

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Il est composé de deux cartouches que nous plaçons au fond d’un bidon plastique. Un fois le bidon rempli, nous aspirons l’air des deux tuyaux de perfusion pour faire monter l’eau dans ceux-ci et lui permettre de couler, une fois filtrée, dans le gros bidon Cullighan qui est placé dessous. C’est un peu comme notre château d’eau, et les tuyaux de perfusion fonctionnent comme des tuyaux de canalisation. Nous stockons l’eau une fois filtrée dans un second Cullinghan propre dont nous couvrons l’ouverture. C’est notre source, à laquelle nous remplissons nos bouteilles individuelles et nos gourdes.

Anecdote : hier soir dans le drum, nous avons sauvé de la noyade un lézard qui avait fait un saut impromptu dans le tonneau.

L’eau chaude…

Ici pour avoir de l’eau chaude pour la douche, nous avons décidé d’utiliser des vaches à eau. Ce sont des sacs faits dans une matière plastifiée de couleur noire qui nous permet, lorsqu’on les place au soleil, d’attirer le soleil et de chauffer l’eau à l’intérieur. Chaque vache à eau contient environ 8 litres d’eau. Cela est suffisant pour la douche de 2 personnes.

Le traitement des eaux usées
A Formon, il n’existe pas de station d’épuration pour les eaux usées. L’eau de la vaisselle, de la douche, ou de la lessive est envoyée directement sur le terrain autour de la maison. Ici, peu de produits chimiques sont utilisés pour nettoyer les sols par exemple. L’eau est absorbée assez rapidement, et les éléments tels que l’azote ou les phosphates présents dans les eaux usées servent également à la croissance des plantes présentes sur le terrain.

Et les toilettes ?
Ici on ne peut pas oublier de tirer la chasse d’eau… Car il n’y en a pas !
Ce qui constitue les toilettes à notre camp de base, c’est un simple trou creusé dans le sol, d’environ 2 mètres de profondeur, et qui se continue en surface par un tuyau de fer d’une trentaine de centimètres de hauteur et une vingtaine de centimètres de diamètre. Un siège sur lequel on évite de s’asseoir. Le tout est protégé de la pluie par un toit de tôle, et un muret surplombé par une bâche de toile entoure le tout, afin de donner au lieu une certaine discrétion.
Les déjections tombent directement au fond du trou, et avec la chaleur, elles se décomposent rapidement. Quelle économie d’eau potable !

Stéphanie Jagou

La ravine Casse Cou

Nous faisons équipe Matthieu et moi pour aller explorer le canyon de la ravine Casse Cou.

La marche pour accéder au canyon depuis Formon n’est pas désagréable, tout en descente, ou presque… Le chemin est bien marqué, et hormis nos égarement du début pour choisir le bon vallon, il n’y a pas lieu de se perdre.

Il fait déjà chaud, mais notre rythme tranquille nous permet d’avancer sans souffrir de la transpiration déjà élevée à 8 h du matin et de profiter de ce paysage du bout du monde.

Nous atteignons le canyon en une heure et demie environ. La première pause permet de prendre des photos tandis que Matthieu commence le relevé topographique.

Il faut dire que lors de notre première exploration du canyon il y a quelques jours, j’avais commencé une couverture photographique des lieux, mais une fausse manoeuvre inattendue t inexpliquée a fait disparaître les clichés. C’est un peu la raison pour laquelle j’avais proposé à Matthieu de venir explorer le canyon avant son retour en France.

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Photographie de Jean-François FABRIOL

Le premier ressaut de presque 20 mètres m’inspire et je donne un flash à Matthieu qui installe la corde sur les amarages et descend à l’étage inférieur.

L’eau a creusé des formes spectaculaires. Le canyon sombre est une galerie à ciel ouvert lointain car c’est un cheminement au milieu des galets, des laisses d’eau et des rochers, large de 5 à 10 mètres avec une hauteur pouvant atteindre 70 mètres.

Nous progressons ainsi de plusieurs centaines de mètres au rythme de la topographie et de la photographie.

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Le soleil ne peut descendre aussi bas…
Photographie de Jean-François FABRIOL

Un second ressaut de 7 à 8 mètre nécéssite une corde. Matthieu fait jouer le perfo. J4en profite pur faire quelques images techniques sur le planté de gougeon et le relevé topographique. Nous descendons le ressaut et nous voici en première ! Probablement personne avant nous n’a jamais foulé ce lit de rivière nommé Casse Cou.

Nous savourons ces moments si particuliers que seuls les spéléologues connaissent : découvrir et explorer cette « terra incognita » où « la main de l’homme n’a jamais mis le pied » !

nous apprécions d’autant plus que la progression est facile et superbe.

Mais ce fond aujourd’hui à sec, doit se transformer en torrent dangereux lorsque des pluies dilluviennes s’abattent sur les plateaux.

J’essaie de capter en images toute la beauté des lieux, en jouant de la lumière naturelle qui rentre difficilement dans cette profonde gorge, et de mes flashs qui font briller les parois humides.

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La ravine est très étroite.
Photographie de Jean-François FABRIOL

Un nouveau ressaut de plusieurs mètres à franchir, puis peu à peu la vallée s’évase et des traces de pas dans le sable indiquent que cet endroit est accéssible par l’aval.

Nous nous posons au soleil pour une petite heure.

Nous partageons un avocat, une orange et un morceau de pain en guise de repas.

Il est peut-être 15 heures. Il faut envisager le retour. Remonter le canyon puis toute la vallée jusqu’à ti-Macaya et enfin revenir à Formon.

On le prend calmement, mais sans trainer. On arrivera d’une traite à l’église de ti-Macaya au pied du sentier abrupt qui mène au plateau. Nous marquons une pause quelques mètres après l’église où raisonnent les chants des paroissiens rassemblés pour un office.

Nous attaquons ce dernier raidillon qui n’en finit pas. Reste une longue marche sur le plateau.

La nuit tombe. Nous arriverons avec les dernières lueurs du jour à « notre maison » après une riche journée et une belle moisson d’images intéressantes.

 

Jean-François Fabriol

Mwen renmen antre andan twou-wòch ! Anpil !! *

Petit rappel : c’est le pays qui a fait l’activité. La spéléologie, je n’en avais jamais fait. Une attirance pour le souterrain ? Moyen. Les joies de l’obscurité totale ? Inconnues. Une envie de première ? Un truc de « Blanc » ça.

Une expé qui se monte pourtant.

En 2009, je suis arrivée pour travailler sur un projet d’eau potable en zone rurale. A Pestel, il s’agissait de protéger de l’entrée d’eau de mer une source d’eau douce… peut-être une résurgence de cette rivière Glace qui disparaît quelque part entre les départements du Sud et de la Grande-Anse. Bienvenue en milieu karstique.
C’est avec ces éléments en tête que le choix s’est tourné vers la spéléologie. Une activité qui draine de nombreux a priori ; pour l’expédition, je n’en avais qu’un : il s’agira de randonner !

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Jusque là, j’avais tout bon !

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Pour pénétrer l’intérieur du massif, il faut passer du temps à l’extérieur. Parcourir du morne, crapahuter dans du lapiaz, se faufiler dessus-dessous les lianes, s’arrêter pour observer une mygale, questionner les paysans, se jeter dans un cours d’eau, se protéger tour à tour du soleil et de la pluie, glisser sur la boue des chemins, rigoler avec les haïtiens : tout y est.

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Et plus encore dans ce pays en-dehors.

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La semaine « Autonomie sur corde pour apprentis » dans le Vercors n’avait pas éveillé un sursaut d’intérêt pour l’activité en soi. L’expédition cependant, c’est autre chose. Elle est constituée de ce subtil mélange de clair-obscur qui vous donne une véritable envie de grottes.

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Il s’agit maintenant de pouvoir équiper un puits seule: la formation est accélérée, la tête tricote du nœud dans le sommeil, l’apprentissage est validé après quelques soirées passées autour de barreaux de chaise et de dyneema. On imagine des configurations : lapiaz ou pye-bwa*, amarrage et déviation, ça redouble de questions.
La journée mise en pratique se déroule le lendemain : c’est avec un plaisir à peine dissimulé que je réalise mon premier amarrage sans quincaillerie. Un beau tisserand tricoté avec la dyneema sur le nœud de chaise double de la corde de progression ! Finis les mousquetons trop lourds, on change de commerce !

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L’autonomie est poussée jusqu’au bout le jour suivant ; le sherpa rempli d’une corde de 30m, je passe la journée avec quelques haïtiens à la recherche de trous. Il y en a un surtout qui semble donner : le fond n’est pas bien visible, la roche lancée met plusieurs secondes avant d’arrêter sa course, son impact sur le sol résonne bien… J’ai très envie d’y aller !
Je vois bien que la déviation que je mets en place pour éviter le frottement de la corde sur le lapiaz n’est pas efficace… j’ai un peu peur. Les haïtiens avec moi me conseillent de revenir avec les autres, mais je n’ai pas envie de les attendre.
Celui qui m’a indiqué ce puits comprend ; il me regarde et sourit : « Tu veux y aller en premier, hein ? ».
L’universalité de ce sentiment avait quelque chose de rassurant à ce moment.
Oui, je voulais y aller en premier, voir ce qui se cachait dessous avant les autres, n’importe quel autre.
Non, je ne sentais pas mes amarrages suffisamment solides ; j’attendrais donc pour y retourner.
J’en descends d’autres, plus petits. Celui-là attendra demain.

Mais j’y vais quand même en premier !

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Au final, il s’agira d’un puits à deux niveaux, avec un intermédiaire plutôt fuyant ; le tout fera seulement 35m de profondeur. Une salle en-bas avec quelques concrétions, aucune continuation. Peu importe, j’ai compris que la première, c’était excitant.

Alors maintenant que la spéléo-rando fait partie de mon quotidien le temps d’une expé, on continue de pousser la compréhension des nœuds/amarrages/risques/plongée pour aller plus loin. Un amarrage foré a même contribué à l’excitation de toute une journée ! Imaginez que vous percez deux trous dans la roche et qu’au lieu d’y placer des goujons et des plaquettes (souvenez-vous, l’ultimate est atteint quand on ferme le magasin de quincaille et ferraille), vous enfilez votre dyneema sur les deux lames de la paroi que vous tissez ensuite sur chacune des boucles de votre nœud-fusion (pas de chaise-double pour le Y). Je vous assure qu’au moment où vous êtes longés à cet amarrage, vous marquez un temps d’arrêt. A regarder les quelques centimètres à peine qui constituent l’épaisseur minérale qui vous soutient à ce moment-là, vous souriez et vous ne pouvez pas vous empêcher de penser que c’est beau !

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* J’aime la spéléo ! Beaucoup !!
** Arbre

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J’irai « chatter » sur vos tombes

1.8 4.3 3.4 1.2 0.4 650 129 0 0 0 0 …
Non, il ne s’agit pas des chiffres du loto Haïtien, la « Borlette ». Ni des données de topo de grottes.
C’est la vitesse de téléchargement en Kb/s de notre connexion Internet. Laquelle relève vraiment du jeu de hasard.

« Ce matin, la connexion est super bonne, j’étais en 3 G » ou  » Ce soir, c’est pourri, je n’ai même pas été capable de charger mes emails! » sont des phrases régulièrement prononcées au camp de base. Pour être honnête, la seconde phrase revient plus fréquemment…

Il est vrai que perchés en haut sur la montagne, au coeur de notre forêt tropicale, chercher à obtenir une connexion Internet 3G peut paraître incongru.
Mais ce n’est pas toujours facile de laisser derrière nous un Monde ou vivent nos proches et nos relations professionnelles. D’ailleurs, c’est souvent le Monde qui ne nous laisse jamais vraiment partir…

Ici, plus que jamais nous sommes à la merci des éléments, et la pluie complique véritablement les choses: il nous faut marcher 5mn et monter sur un morne voisin afin d’augmenter nos chances de connexion à l’antenne-relais. Pas question pour nous de rester confortablement installés dans notre petite maison verte et jaune, l’ordinateur posé sur la nappe de plastique transparent qui recouvre celle de dentelle blanche bon marché, notre derrière collé au plastique qui recouvre encore partiellement les lourdes chaises au dossier de fer à béton.

Mais quand les Lwas* nous soutiennent, nous pouvons envoyer facilement nos textes, nos photos, nos nouvelles. Et lire les vôtres avec joie. Il est vrai que notre lieu de connexion est au plus proche des esprits… Notre cybercafé est d’un type bien original: il s’agit d’un petit cimetière juché en haut du morne.

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Notre table de travail, c’est la tombe la moins délabrée, celle sur laquelle nous pouvons poser l’ordinateur sans peur qu’il tombe dans les débris d’une dalle abîmée par le temps. Celle sur laquelle les ménagères haïtiennes étendent le linge fraîchement lavé pour qu’il sèche au soleil. Celle qui accueille aussi les sessions d’écossage de pois-pays, ces haricots noirs qui accompagnent le traditionnel riz-pois. Celle sur laquelle, selon l’humeur (l’humour?), on peut déceler une sculpture de Napoléon, le glaive tendu à l’assaut sur son cheval, ou…

Cette tombe est le lieu de jeu des enfants, qui s’y amusent à cache-cache. C’est devenu le lieu de spectacle pour ces bouts de chou, lesquels, piqués d’une belle curiosité, viennent voir ce que ces « Blancs » peuvent bien fabriquer avec leur engin électronique. L’appareil de loin le plus techniquement sophistiqué qu’il leur ait été donné de voir à ce jour, peu comparable au téléphone portable ou à la petite radio qui quitte rarement l’oreille de certains. Les sourires s’élargissent à mesure que la timidité s’amenuise, et spontanément les rires fusent, musicaux.

Point n’est besoin ici de fleurir les tombes. Les fleurs abondent partout alentour. Pas question de visite annuelle, ou du recueillement occasionnel. Les tombent sont intégrées au quotidien de tous, font partie du monde des vivants à leur manière. Et accessoirement, elles nous soutiennent dans nos tentatives de connexion vers l’au-delà… des frontières géographiques et matérielles.

Stéphanie Jagou

*Lwas : esprits vodou

Jour de pluie

Au Canada, on appellerait ça un « snow day ». Symbolique journée de tempête de neige quand les routes sont tellement encombrées par ces centimètres de poudreuse accumulée que les écoles ferment.  Un « snow day », c’est un jour de plaisir dans l’or blanc, un jour de glissades, de ski, et de batailles de boules de neige. Une journée marquée par les rires, les bottes trempées jetées dans l’entrée et les doigts rougis par le froid que l’on réchauffe autour d’une tasse de chocolat chaud.

Dans notre aventure au Parc Macaya, un jour de pluie tropicale commence presque comme un « snow day ». Entendre le cliquetis régulier des gouttes qui atterrissent sur le toit de tôle de la maison ou qui glissent sur la toile de tente provoque une certaine euphorie, car on sait que l’on a gagné quelques minutes de rab’ de sommeil. Ce matin, le lever sera plutôt à 7h qu’à 6h00, chouette ! Voire, qui sait, on pourra prendre le temps de discuter et plaisanter tranquillement autour d’un café haïtien bien sucré en écoutant ces bruits du quotidien qui deviennent familiers.

La pluie qui coule du toit de notre maison à Macaya

La pluie qui coule du toit de notre maison à Macaya

C’est vrai que la pluie et l’exploration de grottes ne font en général pas bon ménage. Si on veut rester en sécurité dans les gouffres, a fortiori inconnus, on évite les jours de pluie tropicale.  Et puis, les chemins étroits de glaise rouge que nous empruntons au quotidien deviennent vite de terribles patinoires, qui promettent un atterrissage désagréable sur un lapiaz acéré!

Ce dimanche a donc été l’occasion d’une grasse mat’ pénarde pour ceux d’entre nous qui avaient pris un jour de repos. Rien dans ce ciel tristoune matinal et ces quelques gouttes de pluie ne laissait présager la tempête qui s’est ensuite déchainée.  Sous ces tropiques où l’on nous imagine suants, écrasés de chaleur, on nous sert pourtant une soupe chaude. Car quand la pluie ne discontinue pas dans la forêt nébuleuse, à quelques 900 mètres d’altitude, on a froid aux pieds. Alors on rajoute un pull et on stocke quelques calories supplémentaires pour se réchauffer. A 15h, c’est goûter de bananes écrasées au mamba*! Miam miam !!!

Mais quand la pluie bat tellement fort la tôle que le vacarme arrête d’autorité toute discussion ; que sous la tempête qui se déchaîne on découvre de nouveaux trous au toit de tôle,  nous forçant à déplacer plusieurs fois notre table dans la salle à manger pour éviter que les gouttes détrempent livres et ordinateurs, et que le ciel tourne au noir dès le début de l’après-midi, on se sent tout à coup plus proches de nos ancêtres qui croyaient que le ciel allaient leur tomber sur la tête. Les éclairs qui zèbrent le ciel et la foudre que l’on sent tomber tout proche ne sont pas rassurants.

Les rues sont moins fréquentées sous la pluie à Macaya

Les rues sont moins fréquentées sous la pluie à Macaya

Nous, les aventuriers qui poursuivons à longueur de journée l’eau pour découvrir son passage dans les profondeurs de la terre, nous cherchons maintenant à nous en protéger par tous les moyens. Nous voilà fermant portes et fenêtres pour éviter l’entrée intempestive de l’eau qui s’engouffre par vagues dans notre abri, portée par un vent rageur.

Pluie à Macaya en Haïti from Olivier Testa on Vimeo.

Pour notre bailleur, notre cuisinière (et moi-même…) une certaine angoisse croit à mesure que le jour avance. Le reste de l’équipe n’arrive toujours pas. Nous les imaginons trempés de la tête aux pieds, harassés de fatigue avec un programme pour la journée de quelques 30km de marche. Explorateurs chargés de tout leur matériel, avec en guise de provision, un avocat et quelques morceaux de pain. Selon les spéléos avertis, nous n’aurions du nous inquiéter qu’à partir du lendemain matin…

Il pleut il pleut bergère....

Il pleut il pleut bergère….

N’empêche, quand enfin ils sont là, vers 21h, c’est bien soulagés que nous accueillons ces courageux sur lesquels plus un seul centimètre de peau n’est sec. Nous allons vite devoir apprendre à composer avec cet élément naturel. La pluie ne discontinuera pas pendant 2 jours complets.

Stéphanie Jagou

(*succulent et indispensable beurre de cacahuètes haïtien pimenté)

Chacun cherche son twou !

L’exploration de grottes en Haïti par une équipe de spéléologues français n’est pas une activité anodine.
Il est attendu des habitants que nous expliquions notre activité, comme il est attendu d’eux qu’ils nous indiquent les entrées de grotte.

Replaçons-nous dans le contexte :

-une langue, le créole. Une langue dans laquelle le mot grotte, qui se prononce, ne signifie pas la définition qu’on lui prête en français. Nous nous arrêtons sur les termes twou-wòch ou twou-in ki fon, ampil. Ça doit normalement déboucher sur de la grotte intéressante du point de vue spéléologique.

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-une approche de l’activité différente : la spéléologie, évidemment, ça ne se fait pas trop. Les quelques expériences vécues par les habitants de Formon relève de l’accident : une vache est tombée dans un trou, ils ont sorti les échelles pour aller la chercher, ça continuait plus loin, mais là… ils n’y sont pas allés, voire même, ils l’ont bouchés.

-un ordre des choses à respecter : l’institution qui coiffe la gestion des grottes est le Bureau National d’Ethnologie, qui nous a délivré une autorisation de prospection pour un nombre limité de communes. Une fois sur le terrain, cette autorisation ne suffit pas. Il s’agit ensuite de rencontrer : les autorités territoriales locales ou CASEC, les responsables d’organisations locales, les propriétaires des terrains etc.

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A Formon, nous sommes éloignés de la commune de Chantal à laquelle la section est rattachée, alors les rencontres qui se sont déroulés en bas du morne, sont à recommencer une fois sur le plateau, puis pour l’ensemble des quartiers situés plus haut.

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Une fois ces 1300m. de dénivelés d’explication passés, les réactions varient. Dans l’ensemble, chacun se met à chercher son trou dans son terrain pour nous le montrer. Après plus de dix jours d’expédition, près d’une quarantaine de trous ont été visités : aucun d’entre eux ne nous permet de pénétrer ce plateau jusqu’à présent, mais nous sommes patients. La résurgence repérée, Tèt l’Acule, est bien là, et son débit est impressionnant.

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From dusk till dawn.

Voilà, c’est le départ. Sous l’œil rassurant d’une lune charnue, le chargement du véhicule a commencé dès 5h ce matin. Plus de 170 kg de matériel serrés contre la génératrice, les bidons d’essence, les vivres et les essentiels bidons d’eau bien sur, les Culligans dans lesquels ce soir déjà nous avons installé notre système de filtration maison.

Le pick-up chargé de 5 membres de l’équipe démarre dans les rues de Port-au-Prince qui lentement s’éveillent. Nous croisons la Madame pressée, proprette dans son uniforme de femme de ménage ainsi que les marchands de plantain qui attendent auprès de leur lourd chargement que leur transport arrive pour les mener au marché. Et un improbable sportif, un expatrié sans doute, qui s’aventure sans lumière – littéralement – en VTT dans les rues de la capitale ou la circulation est heureusement encore calme (et donc relativement sécuritaire…).

« Carrefour », une commune à la périphérie de la capitale, vibre déjà d’une activité étonnante. Les klaxons des camions alourdis, des tap-taps chargés et des motos pressées déchirent l’air matinal tandis que leurs roues fatiguées prennent un bain inopiné dans le lac qui s’est spontanément formé pendant la nuit dans le rein creux de la rue. Ici, point de bonne odeur de terre mouillée après la pluie. Nous attendrons d’être à Formon pour déboucher nos narines.

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Nous embarquons en chemin le chauffeur qui ramène notre carrosse ce soir. Pas rassuré le bonhomme. Parce qu’après la belle route qui nous mène de Port-au-Prince aux Cayes en à peine 3h, il reste quand même 3 heures supplémentaires de piste étroite, aux tournants aigus et au revêtement caillouteux à souhait. La pâleur de notre chauffeur s’accroit à mesure que les grosses roches percutent et roulent bruyamment sous le bas de caisse.

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Pouchon, c’est son nom, essaie de se rassurer auprès du garde forestier que nous avons embarqué en lisière du Parc. « A la descente, dites-moi, c’est aussi compliqué ? » grimace-t-il. C’est sur que c’est une conduite plus risquée que celle qui consiste à simplement éviter les « gendarmes couchés », ces dos d’âne qui fleurissent spontanément sur la chaussée, et sont censés ralentir le trafic à l’abord des villages. « Olivier, c’est lui l’Haïtien » décrète-t-il, impressionné par sa maîtrise du véhicule.

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Cinq dans la cabine, 3 assis sur le tas de sacs à l’arrière, cahin-caha nous montons à travers dolines et forêts de pierres, paysage karstique de rêve pour les spéléologues aux aguets. En chemin nous croisons des femmes traditionnellement vêtues, fichu bleu sur la tête, robe blanche à volants, mais aussi des travailleurs, machette à la hanche et démarche décidée, et des enfants tout occupés à leur première corvée d’eau de la journée. Les sourires à notre encontre se multiplient en chemin, tout comme les regards ébahis devant ce spectacle, s’il n’est grotesque, à tout le moins surprenant, de Blancs au volant et assis à califourchon en arrière, et d’Haïtiens assis en dedans comme des dignitaires.

Les trois derniers membres de l’équipe que nous avons récupérés à l’aéroport hier, Matthieu, Pascal et Jeff, se régalent de ce trajet haut en couleurs, odeurs et soubresauts, oubliant leur fatigue de la veille et le décalage horreur. Alternance de conversations nourries et de longs silences contemplatifs à l’arrière du pick up avec Marie Pierre que nous avons récupérée aux Cayes. C’est grâce à elle, sa connaissance de la région et de la langue créole haïtienne ainsi que son sourire communicatif que nous pouvons débuter l’expédition en toute sérénité.

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Notre arrivée à Formon fait l’objet de vives négociations pour le transport des sacs, qui est ici un « sport » égalitaire : qui sera le chanceux ou la chanceuse qui pourra porter ce sac vert de 30 kgs, ou la génératrice (15kg sur le crâne juste comme ça, oui Monsieur) voire 2 ou 3 sacs en même temps, allez, pourquoi pas ! Plus que 20mn de marche dans la verdure de notre voisinage que nous découvrons avec plaisir, sur des sentiers terre de sienne dans ce décor tropical piqueté de fleurs blanches et rouges. Enfin ! nos bagages sont posés.

C’est ici chez nous !

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L’installation peut commencer… je vous dirai juste pour l’instant qu’elle a impliqué pas mal de mamba, de zabocas et de ce liquide local divin qui nous réchauffe le corps et le cœur : le rhum haïtien. Pendaison de crémaillère haïtienne!

Stéphanie Jagou