J’irai « chatter » sur vos tombes

1.8 4.3 3.4 1.2 0.4 650 129 0 0 0 0 …
Non, il ne s’agit pas des chiffres du loto Haïtien, la « Borlette ». Ni des données de topo de grottes.
C’est la vitesse de téléchargement en Kb/s de notre connexion Internet. Laquelle relève vraiment du jeu de hasard.

« Ce matin, la connexion est super bonne, j’étais en 3 G » ou  » Ce soir, c’est pourri, je n’ai même pas été capable de charger mes emails! » sont des phrases régulièrement prononcées au camp de base. Pour être honnête, la seconde phrase revient plus fréquemment…

Il est vrai que perchés en haut sur la montagne, au coeur de notre forêt tropicale, chercher à obtenir une connexion Internet 3G peut paraître incongru.
Mais ce n’est pas toujours facile de laisser derrière nous un Monde ou vivent nos proches et nos relations professionnelles. D’ailleurs, c’est souvent le Monde qui ne nous laisse jamais vraiment partir…

Ici, plus que jamais nous sommes à la merci des éléments, et la pluie complique véritablement les choses: il nous faut marcher 5mn et monter sur un morne voisin afin d’augmenter nos chances de connexion à l’antenne-relais. Pas question pour nous de rester confortablement installés dans notre petite maison verte et jaune, l’ordinateur posé sur la nappe de plastique transparent qui recouvre celle de dentelle blanche bon marché, notre derrière collé au plastique qui recouvre encore partiellement les lourdes chaises au dossier de fer à béton.

Mais quand les Lwas* nous soutiennent, nous pouvons envoyer facilement nos textes, nos photos, nos nouvelles. Et lire les vôtres avec joie. Il est vrai que notre lieu de connexion est au plus proche des esprits… Notre cybercafé est d’un type bien original: il s’agit d’un petit cimetière juché en haut du morne.

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Notre table de travail, c’est la tombe la moins délabrée, celle sur laquelle nous pouvons poser l’ordinateur sans peur qu’il tombe dans les débris d’une dalle abîmée par le temps. Celle sur laquelle les ménagères haïtiennes étendent le linge fraîchement lavé pour qu’il sèche au soleil. Celle qui accueille aussi les sessions d’écossage de pois-pays, ces haricots noirs qui accompagnent le traditionnel riz-pois. Celle sur laquelle, selon l’humeur (l’humour?), on peut déceler une sculpture de Napoléon, le glaive tendu à l’assaut sur son cheval, ou…

Cette tombe est le lieu de jeu des enfants, qui s’y amusent à cache-cache. C’est devenu le lieu de spectacle pour ces bouts de chou, lesquels, piqués d’une belle curiosité, viennent voir ce que ces « Blancs » peuvent bien fabriquer avec leur engin électronique. L’appareil de loin le plus techniquement sophistiqué qu’il leur ait été donné de voir à ce jour, peu comparable au téléphone portable ou à la petite radio qui quitte rarement l’oreille de certains. Les sourires s’élargissent à mesure que la timidité s’amenuise, et spontanément les rires fusent, musicaux.

Point n’est besoin ici de fleurir les tombes. Les fleurs abondent partout alentour. Pas question de visite annuelle, ou du recueillement occasionnel. Les tombent sont intégrées au quotidien de tous, font partie du monde des vivants à leur manière. Et accessoirement, elles nous soutiennent dans nos tentatives de connexion vers l’au-delà… des frontières géographiques et matérielles.

Stéphanie Jagou

*Lwas : esprits vodou

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